dimanche 17 octobre 2010

Mulhouse Blues - Episode 2


Résumé de l’épisode précédent. Rentré à Paris après ses péripéties bretonnes, Klein trouve deux cadavres dans sa cave, dont celui de Jennifer, sa copine.

Épisode 2

Sûr que si il avait été sur cette affaire, Horatio n’aurait pas aimé ce que j’ai fait de sa scène de crime. Devant le spectacle atroce que j’avais découvert dans ma cave, je n’ai pas pu me retenir, j’ai vomi tout ce que j’avais dans l’estomac depuis la veille. Et si j’avais pu, j’aurais dégueulé tout ce que j’avais avalé depuis dix ans. Je te passe les détails de la suite des événements, j’ai comme un blanc dans l’hippocampe, une erreur 404 quand je cherche la page, inaccessible.
Tout ce que je sais, c’est que je me suis réveillé deux jours plus tard à l’hosto, un flic devant ma porte. Enfin une fliquette, je veux dire, une dont les seins débordaient avec insistance de son uniforme trop étroit. Comme c’était dimanche, j’ai dû attendre le lendemain pour qu’un gradé vienne m’interroger sur ce que je savais (…ça fait deux fois en moins d’une semaine, j’espère que ça ne va pas devenir une habitude !) Des voisins, ceux du 2ème gauche, m’avaient trouvé évanoui à côté des deux cadavres très décomposés. Ils avaient appelé la maréchaussée, constatations, enquête, coups de fil, analyses, la routine. Le gradé, un certain Annaud, un nîmois, était même remonté jusqu’à Olsen qui, avec les flics de là-bas, avait témoigné que j’étais en Bretagne au moment supposé du double assassinat. D’après Annaud, son enquête s’annonçait compliquée, la mort de Jennifer et de l’inconnu remontait sans doute au samedi ou au dimanche précédent et personne n’avait rien vu, rien entendu. Dès l’autopsie terminée, les parents de Jennifer avaient fait rapatrier son corps en Écosse. Je ne sais même pas où elle est enterrée ni si ils ont pris la peine de recoller les morceaux avant l’expédition. Adieu ma concubine, je t’ai aimée tu sais…
Et puis hier, donc mardi, les toubibs m’ont relâché, à peu près en forme. Si je les écoutais, il faudrait que je prenne des médocs roses pour me sentir zen, et d’autres bleues pour mes toutes nouvelles douleurs aux cervicales (merci la Bretagne), et des rayons (verts ?) pour tuer l’alien qui me bouffe les tripes avec délectation. Ils finiront par avoir ma peau.
Enfin bref, sitôt sorti de l’hosto, j’ai filé à la maison, j’allais dire chez nous, tragique imbécile ! Là, j’ai traîné, piétiné, pleuré, ouvert les bouteilles que je venais d’acheter au Monop, bu, bu un peu plus et bu encore. Puis j’ai commencé à fouiller l’appartement, va savoir pourquoi. Bien sûr les flics avaient visité tous les tiroirs, les armoires, les placards, le frigo et même la citerne des chiottes pour voir s’il y avait quelque chose de bizarre. Mais non, rien, pas une piste. Enfin à leurs yeux en tout cas. La cave non plus n’avait rien révélé d’autre que les deux cadavres. Bien sûr, on y entassait des vieilleries et des conneries comme tout le monde mais la couche de poussière qui recouvrait tout ça démontrait assez qu’on n’y mettait pas souvent les pieds.
Il y a un truc qui m’a toujours agacé chez Jennifer (excuse, ma jolie) c’était son côté écolo. Parfois, quand elle me prenait trop les neurones avec sa bouffe bio, sa manie du tri sélectif et son obsession permanente de vouloir sauver la planète, je lui disais qu’elle était coupable d’adule-terre. Mais elle ne trouvait pas ça drôle, pas du tout. Entre autres écolo-corvées, on entassait les journaux, les revues et même les kilos de dépliants publicitaires, triés et classés par sorte de papier, glacé ou pas, puis on ficelait tout ça en petits paquets que Jennifer rangeait dans le cagibi du balcon. Ensuite on les transbahutait à la poubelle spéciale papiers-cartons à trois rues d’ici, environ deux fois par mois. C’est en pensant à ça que j’ai repéré le tas de journaux mal triés qui traînaient sur la commode dans la chambre. Les flics avaient sûrement jeté un œil dessus mais ils ne connaissaient pas Jennifer, ils ne pouvaient pas savoir que ce tas était impensable pour elle, une insulte aux générations futures, pas moins. Donc, soit Jennifer était morte avant que le tas n’atterrisse sur sa commode, soit très peu de temps après, mais vraiment très peu à cause de sa maniaquerie sur ce sujet, moins de deux heures je dirais.
J’ai donc commencé à trier le paquet de papiers qui, comme d’habitude était surtout composé de pubs en tout genre, rien de spécial sinon les opérations du même nom qui promettaient les meilleurs prix sur à peu près n’importe quelle connerie. A cela il fallait ajouter Le Monde daté du vendredi, un magazine de filles qu’elle avait dû feuilleter dans le métro, un exemplaire du Guardian vieux d’un mois qu’elle lisait encore de temps en temps (elle l’avait sans doute récupéré chez une copine je pense) et, plus inattendu, le numéro du samedi (donc du jour de sa mort) de l’Alsace, édition de Mulhouse. Ce journal n’avait strictement rien à faire sur la commode de Jennifer, rien du tout, jamais elle n’aurait acheté ou même emprunté ce canard, pas son truc les news locales. Une seule explication plausible, quelqu’un était venu avec et l’avait laissé là. Le gros barbu, compagnon de trépas ? Peut-être.
Alors j’ai quand même ouvert le journal, pour voir. Et ma curiosité a été récompensée. Juste à la page de Kingersheim (c’est -enfin c’était- chez moi !) on avait glissé un dépliant pour un camping à Zwollwiller, à dix minutes de Mulhouse, vers l’Allemagne. Déjà ça c’était bizarre mais il y avait mieux. Sur le dépliant, le numéro de téléphone du camping était entouré au rouge-à-lèvres et quand je dis rouge, c’était plutôt rose, rose très pâle même. Exactement comme celui que Jennifer portait quasi-exclusivement.
Si c’était un message de Jennifer, il était pour moi, pour moi tout seul. Alors j’ai repris plusieurs larmes de J & B qui sont aussitôt ressorties par mes yeux.

(à suivre…)

LinkWithin

Related Posts with Thumbnails